Demain, à Genainville


Hier, j'ai écris une nouvelle dans ma tête, j'ai convoqué des souvenirs, des émotions et me suis déroulé l'histoire. Peut-être est-ce un conte et qu'il faille la voix comme amplificateur des pensées pour qu'il puisse vivre en moi et me bercer ? Je l'ai appelé, « Demain, on ira à Genainville » et cette musique qui résonne évoque l'enfance, ses flous fugaces et colorés et me rendent tendre. Je me vois esquissant une peinture d'instants d'autrefois que je pourrais donner comme lecture colorée à mes proches, qui les rassemblera un instant autour de moi et de mon monde d'enfant adoré.



« Demain, on ira à Genainville » mais qui prononce ces mots ? Je les imagine venant de Papa qui n'est alors qu'une ombre bronzée et gracile dans un tee shirt blanc, ses cheveux encore bruns et un sourire juvénile sur les lèvres.



Les gens ne cessent de changer, leurs traits, leur lumière, leurs couleurs, leurs pensées, leurs rêves et leur apparence. Toujours, on entend parler du souvenir de ceux qui nous ont quitté comme de précieuses images qui s'estompent, se floutent, et un jour disparaissent mais qui parle des vivants ? De ceux qui étaient et ne sont plus : comme ces amis chers qu'on a aimés, cet homme qui était notre monde, cette femme qui était une part de nous, ces enfants si beaux : ceux de notre âge, éternels compagnons de jeux d'aventures ; les plus vieux qu'on admirait avec crainte et les plus jeune dont on prenait la charge avec le plus grand sérieux. Et ces adolescents gauches et timides, ou ceux tapageurs, toujours en tension ; si vifs qu'ils saturaient l'air ou si absents qu'ils créaient des vortex ?

J'ai longtemps cru que je pourrais me souvenir, toujours de tout. L'accumulation de petits trésors, de mots, de photos, de tout ce qui me reliait à chaque instant à une période donnée, une tranche de vie, précieusement conservés suffiraient à me permettre de m'immerger à nouveau dans un bout de souvenir, une sensation heureuse, un jardin de petits bonheurs ou de leçons apprises avec l'art de la vie. L'expérience, somme toute. Un projet que je m'étais formulé à voix haute dans un voire plusieurs de ces instants : expérimenter, toujours dans toutes les directions comme but à poursuivre, tout voir, tout faire, tout connaître et ne rien refuser.

Eviter de choisir si c'était possible mais surtout tout prendre. J'ai fait une jolie collection de bêtises, des choix auxquels je n'ai pu me soustraire. J'ai toujours voulu privilégier les chemins multipliant les possibles, les rencontres, les voyages.. ceux que j'ai suivi tant que ma carcasse pouvait avancer. J'ai appris beaucoup et peu à la fois, sur le monde, sur les multiples vies des habitants de la terre, sur la nature humaine et parfois sur moi.

J'ai photographié, retenu, pris des notes, dessiné, étudié parfois, des sujets, des êtres. J'ai voulu voir les limites.. les miennes, de mon corps, de ma tête et j'ai découvert les tensions, les angoisses, les palpitations, l'adrénaline, les éprouvés de synthèse, l'impuissance, l'ivresse, l'hypothermie, l'hypersensibilité, l'horreur, l'impensable, le désespoir et que chacun en lui portait des écornures, des brisants et des résiliences.

Je retiens, contiens, maintiens tant de millions de petites choses en moi. Un clignement d'oeil, un imperceptible sourire, trois note de musique, un fou rire, une émotion fugace, un soir de pluie, une banque de donnée sur chaque personne qui a marqué ma vie. Je mémorise les chiffres : numéros de téléphone, adresse, âge, date d'évènements importants ou futiles.. pour marquer le coup, dire que cela a compté. Je refuse l'oubli, le grand vide qui aspire tout. Je me fais le réceptacle et agite les contours des souvenirs lorsqu'il s'en fait la demande. Mais cette collection de vie, qu'en faire lorsque peu à peu il n'y a plus personne pour en demander l'écho ? Et qu'en moi aussi les couleurs changent et la lumière s'éteint ? Que l'esprit s'affaiblisse et que s'enfuient loin de ma psyché ces souvenirs ténus, ces morceaux de passé.

Ecrire alors,  pour que toujours, il y ait d'autres demains à Genainville.

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